Le médecin
Publié le 12 Février 2013
Depuis quelques jours, je traîne une vilaine toux que mes défenses immunitaires, à qui j'avais pourtant laissé le champ libre et la pleine autorité sur la gestion de ma santé, n'ont pas réussi à éradiquer.
Dans le plus grand désespoir, et on comprendra mieux pourquoi rapidement, Cher lecteur, je me suis résolu à me rendre chez mon médecin traitant. On notera qu'il s'agit d'un qualificatif purement administratif puisqu'il n´a jamais rien traité chez moi et qu'il sert uniquement à me délivrer chaque année un ou plusieurs certificats médicaux dans le but de poursuivre une activité physique sanctionnée par une licence des associations fédérales qui gère notre beau sport français.
Ce docteur a, semble t-il, dès le début de sa carrière choisit de se passer de tout agenda et donc de secrétaire. Je me demande si au final ce n'est pas l’employée qui a décidé de se passer de son patron...
Toujours est-il que ce docteur reçoit sans rendez-vous ce qui, on le verra, ne présente pas que des avantages.
Je patiente gentiment chez le disciple d'Hippocrate derrière une horde de grand-mères qui viennent faire soigner leurs afflictions autant que leur solitude. Et comme ce p… de bac + 10 a une tendance à non seulement écouter mais aussi relancer les conversations qui n'ont aucun autre intérêt que de faire tourner l'horloge, je me vois dans l'obligation de prévenir mes supérieurs de mon retard probable dans l'éventualité où l'un ou l'autre pourrait avoir remarqué que leur équipe comptait un individu de moins après l'appel du matin.
J'informe donc l'assistante de direction qu'au vu de la tournure des événements je ne peux garantir être à mon poste avant minuit.
Après m'avoir rassuré, et Dieu sait que j'étais inquiet, sur le fait que mes deux grands chefs étaient dorénavant au courant de mon activité du jour, elle m'assure de sa sympathie. Elle compatit à ma situation douloureuse et imagine bien mon agonie, coincé entre deux mamies qui se raconteraient le dernier épisode des Feux de l'Amour... En outre, elle m´indique que si je suis encore bloqué à minuit, je n'ai qu'à lui faire signe et qu'elle se fera un plaisir de m'envoyer Marc O. qui s'y connait un rayon question médicale. Il faut dire que notre assistante a le plaisir de recueillir par le menu et avec force détail l'ensemble des dérèglements situés dans la région pubienne du vénérable collègue. Les douleurs pour aller pisser, le petit canal bouché, l'opération à envisager avec risque d'éjaculation rétrograde et surtout la peur de bander mou alors qu'il a encore du pays à faire visiter à Popaul.
Je la remercie de sa proposition de m'envoyer Marc mais je décline. Au vu de mon expérience africaine avec celui-ci (je traiterai un jour cette aventure), j'aurais peur que son aide ne constitue un handicap à un moment donné. Une situation que l'on maîtrise peut rapidement se transformer en un p… de b… de m… si on n'y porte pas la plus grande attention.
Quant aux mamies qui mélangent leurs microbes avec les miens dans une salle d'attente grande comme une cabine de douche d'un hôtel tokyoïte, je leur ai intimé l'ordre de cesser toute conversation superflue pour se consacrer exclusivement à la lecture de leur Voici et autres magazines révélant la vie intime des people d'Hollywood.
Je reste malgré tout optimiste puisqu'il ne reste qu'une dizaine de personnes à passer avant moi et que depuis bientôt deux heures que j'attends un patient et demi sont passés. L'autre demie est encore en train de se faire interroger par Mengele. On est bien évidemment sur des bases de records personnels voir planétaires. Aussi bien pour lui dans la lenteur que pour moi dans l'attente.
Les microbes ayant tendance à s'attaquer de façon démocratique à l'ensemble de la population en hiver, les grands-mères ne sont pas les seules à constituer les effectifs des patients.
On peut être patient tout en ayant des impératifs horaires. C'est le cas de cette jeune femme qui jette l'éponge après seulement deux heures et demies d'attente. Elle appelle sa mère mi-courroucée, mi-paniquée, en lui expliquant qu'elle poireaute depuis trois heures et qu'elle va rater son cours à la faculté et donc son semestre et donc son année. Elle finira par jeter l'éponge sur les conseils de sa génitrice. Que les études universitaires passent avant la santé de la jeunesse française me fait penser que la société n'est peut être pas complètement perdue.
L'aventure a sûrement perturbé la jeune femme puisqu'elle laisse échapper une odeur nauséabonde avant de s'enfuir. Comme il s'agit d'un cas isolé, je n'en déduis rien sur la jeunesse en général et sur sa place dans la société. Je me contente de me boucher le nez.
Il fait tellement froid dans la salle d'attente qui donne directement sur la rue qu'un couple qui patiente s'est mélangé pour se réchauffer. Ils se sont lovés l'un contre l'autre dans l'espoir de survivre. Rien ne dépasse de l'amas si ce n'est un sac panthère d'un chic absolu.
Je ne sais pas si vous avez déjà remarqué comme la plupart des médecins ont une certaine tenue, une classe et une stature que leur confèrent les longues années d'études et la pratique assidue des étudiantes en Lettres ou en Histoire. Un mix entre Georges Clooney et Cary Grant.
Et bien c'est très exactement l'inverse avec mon médecin. C'est un tout petit bonhomme d'une laideur confondante avec des petites lunettes posées sur un nez type cas pratique de chirurgie réparatrice avec une coiffure qui rappelle plus le derrière d'un singe laineux que la tignasse argentée du père Georges. Il a horreur du sport et son corps est en parfaite adéquation avec son esprit. Il est taillé dans une bouteille d'Orangina. Petit modèle la bouteille.
Je suis méchant car sa laideur n'est rien comparée à son incompétence. J’ai à chaque fois l’impression que je pourrais débarquer avec une fracture ouverte sans qu’il puisse la déceler. Son seul souci semble être de passer son temps, de raconter une ou deux petites dizaines d’anecdotes sans intérêt.
Si jamais un grand débat national est initié sur le trou de la Sécurité Sociale, je serais capable d’apporter, à la commission parlementaire qui se réunira, quelques éléments de réponses sur les causes de l’aggravation des dépenses publiques.
Je rêve d’un médecin extrêmement désagréable qui expédie ses patients en cinq minutes. En les soignant.
A chaque fois que je sors de son cabinet, plusieurs sentiments se mêlent. Le premier est bien sûr la satisfaction d’être sorti de cet enfer. Je ne sais pas comment est le paradis mais l’enfer doit ressembler à un endroit vide de tout intérêt où l’on attend des heures. A moins que ce ne soit le purgatoire.
Le second sentiment est d’essayer de retrouver une vie normale. Les minutes passées en sa compagnie doivent étrangement être similaires à ce que peuvent subir les petites copines de Tom Cruise. Un grand lavage de cerveau.
Enfin le sentiment qui prédomine est la volonté farouche d’essayer de repousser le plus loin possible la prochaine visite. De se maintenir en bonne santé pour éviter de recroiser son chemin avant longtemps car il m’est impossible de garantir, la prochaine fois, de ne pas faire passer mon médecin de vie à trépas une fois la feuille d'ordonnance obtenue.
Ce type est dingue et moi les dingues je les soigne.